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15/04/2010

Eric De Keuleneer: "La spéculation n'est pas responsable du problème grec"

Après des semaines de tergiversations, les pays de la zone euro sont arrivés ce dimanche 15 avril à un accord sur un plan d'aide à la Grèce. Les seize pays détenant l'euro mettent 30 milliards à sa disposition si elle en fait la demande. Le FMI, qui s'est joint à l'accord, a prévu une enveloppe de 15 milliards. Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Brussels School (ULB), décortique le dossier grec. Selon lui, la France et l'Allemagne portent une grande part de responsabilité dans le laisser-aller des finances publiques que connaissent beaucoup d'Etats européens. Dans le dossier grec, la spéculation a joué un rôle mineur: la leçon à retenir est plutôt qu'il ne faut pas vivre au-dessus de ses moyens.


Que pensez-vous du plan de soutien à la Grèce dont les modalités techniques ont été finalisées ce week-end?

Ce n'est pas un plan de sauvetage qui va sauver la Grèce. Elle doit avant tout réduire sa dette publique (112% du PIB), son déficit budgétaire (12,7% en 2009) et son déficit de paiement courant (sa dette est détenue à l'étranger) pour éviter la spirale infernale et les pires conséquences dans l'immédiat.

Mais un taux supérieur à 6% sur les obligations à dix ans, est-ce tenable à long terme?

C'est tout à fait tenable. Il y a 20 ans, on considérait que 7% n'était pas un taux élevé. La Grèce doit avant tout remettre de l'ordre dans ses finances.

Comment le pays en est-il arrivé là?

Fin de l'année dernière, les marchés ont progressivement pris conscience que l'endettement des Etats constituait un risque élevé pour les investisseurs. Ils ont donc fait payer ce risque en prélevant un taux d'intérêt élevé sur les obligations grecques, le pays le plus mal en point. Le prix de l'endettement augmentant, le pays s'est engagé dans une spirale infernale.

Quel a été le rôle de la spéculation dans les problèmes que connaît l'Etat grec?

Je suis loin d'être un défenseur des CDS (1) mais je dois avouer que ceux-ci ont joué un rôle marginal dans le cas grec. Si ces produits ont pu mettre à genou des entreprises comme Fortis, ce n'est pas le cas de la Grèce. L'origine du problème est une mauvaise gestion des finances publiques. Ensuite, la spéculation a certainement pu accélérer le mouvement de défiance. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'attaquer au problème de la spéculation. Je suis d'ailleurs favorable à une taxe qui en limiterait l'attrait.

Quelle est la responsabilité de l'Union européenne dans la mauvaise santé des finances publiques que connaissent bon nombre de pays européens?

La France et l'Allemagne ont pour moi une responsabilité importante remontant à quatre, cinq ans. En ne respectant par les critères de Maastricht (2) et en rejetant les sanctions de la Commission européenne, ces deux pays ont anéanti toutes possibilités de sanction envers les Etats laissant filer leur déficit. Et en l'absence de sanctions publiques, les dirigeants européens ont transféré aux marchés le soin de rappeler à l'ordre les pays vivant au-dessus de leurs moyens.

D'autres pays européens comme le Portugal, l'Espagne ou l'Irlande risquent-ils de se retrouver également dans la tourmente?

Ces pays ont la particularité d'avoir des gouvernements faibles. Il n'y a pas de gestion progressive des problèmes et ils risquent donc de se voir confrontés aux mêmes problèmes que la Grèce. Une solution est que la pression vienne de l'extérieur afin d'imposer plus facilement la rigueur. C'est ce qui s'est passé chez nous durant les années nonante quand on s'est serré la ceinture en vue du passage à l'euro.

La sortie de la zone euro et la dévaluation de sa monnaie seraient-elles profitables à la Grèce?

L'avantage serait d'augmenter rapidement la compétitivité des entreprises grecques mais il y a beaucoup d'inconvénients. Le poids de la dette libellée en euro augmenterait tandis que le niveau de vie des Grecs diminuerait avec l'accroissement du prix des importations. Une solution serait de retrouver de la compétitivité en diminuant les salaires et en allongeant le temps de travail.

Que pensez-vous de l'idée allemande de créer un fonds monétaire européen?

Il aurait été plus simple de faire appliquer directement les critères de Maastricht. Mais l'avantage d'un fonds européen est qu'il mettrait sous tutelle budgétaire les pays y ayant recours.

L'agence de notation européenne est-elle une bonne idée?

Cela ne changerait rien du tout car le modèle de l'agence de notation est structurellement en conflit d'intérêt à partir du moment où les évaluateurs sont financés par les évalués. Il faut aussi responsabiliser les investisseurs: il n'est pas normal d'acheter un produit uniquement sur foi d'une note d'agence.

Que faut-il faire alors pour éviter que d'autres pays ne soient confrontés à des problèmes budgétaires?

Il faudra mettre en place des mécanisme empêchant les déficits et les assortir de sanctions.

 

Laurent Lambrecht

(1) Un CDS est une assurance permettant de se protéger contre le défaut de paiement d'un émetteur d'obligation (entreprise ou Etat). Ils peuvent être utilisés pour spéculer en les revendant plus cher en pariant sur un défaut du pays ou de l'entreprise.

(2) Les pays doivent notamment présenter un déficit public inférieur à 3% du PIB et une dette publique inférieure à 60% du PIB.

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